Les « Four Minute Men » : anatomie d’une manipulation informationnelle avant l’ère numérique
Par Bertrand Boyer
En 1917, le gouvernement américain créait le Committee on Public Information (CPI), dirigé par George Creel. Parmi ses initiatives les plus innovantes : les Four Minute Men, un réseau de 75 000 orateurs bénévoles chargés de prononcer des discours patriotiques de quatre minutes dans les cinémas, théâtres et lieux publics à travers les États-Unis. Ce dispositif préfigure sans aucun doute certains mécanismes à l’œuvre aujourd’hui et en particulier l’instrumentalisation des “influenceurs” sur les réseaux sociaux.

Une infrastructure de manipulation à grande échelle
Le génie du dispositif résidait dans la nature même des “four minutes men”. Ces orateurs n’étaient pas des fonctionnaires gouvernementaux ou des propagandistes professionnels, mais des figures respectées de leurs communautés locales(enseignants, notables, hommes d’affaires, pasteurs). En clair des “gens normaux”, vos voisins, votre collègue, une figure en qui on peut avoir confiance. Cette proximité géographique et sociale leur conférait une crédibilité intrinsèque que n’aurait jamais pu obtenir une campagne centralisée et ouvertement gouvernementale.
Le CPI fournissait des éléments de langage standardisés, des argumentaires clés en main, mais l’apparente spontanéité de ces discours prononcés par des voix familières créait une authenticité trompeuse. Le message était unifié, mais la diversité apparente des sources masquait une forme de coordination stratégique.
En l’espace de 18 mois, ces “hommes de quatre minutes” auraient prononcé plus de 7,5 millions de discours devant 314 millions d’auditeurs — dans un pays qui comptait alors 103 millions d’habitants (donc une sur exposition de certains). Ces chiffres impressionnants, produits par le CPI lui-même, doivent toutefois être pris avec précaution, mais ils témoignent de l’ampleur d’un dispositif qui a saturé l’espace public américain d’une vision manichéenne du conflit, diabolisant l’ennemi et mobilisant l’opinion pour l’effort de guerre.
De l’astroturfing avant l’heure ?
Ce système préfigure donc les opérations modernes de manipulation coordonnée en ligne en s’appuyant sur des “influenceurs” et en multipliant diffuseur de contenus. Le dispositif permet ainsi d’obtenir :
* L’effet multiplicateur : comme les Four Minute Men démultipliaient le message officiel via des relais locaux apparemment indépendants, les opérations d’influence contemporaines utilisent des réseaux de comptes amplificateurs pour créer une illusion de consensus organique (mais également pour saturer un espace). La technique fondamentale reste identique : faire passer pour spontané et décentralisé ce qui est en réalité coordonné et piloté.
* L’exploitation de la confiance de proximité : les orateurs de 1917 tiraient leur force persuasive de leur intégration communautaire comme un influenceur actuel tire sa légitimité de sa “communauté”. Un discours prononcé par le directeur de l’école locale ou le propriétaire du magasin général portait infiniment plus que les déclarations officielles de Washington. Aujourd’hui, les opérations de manipulation ciblent des influenceurs micro et nano, dont l’audience restreinte mais engagée accorde davantage de crédit qu’aux sources médiatiques traditionnelles. Le mécanisme psychologique est strictement le même : la proximité sociale génère la confiance, qui elle-même facilite la persuasion.
* La standardisation obfusquée : le CPI centralisait la production narrative tout en préservant l’illusion d’une expression décentralisée. Les 75 000 orateurs recevaient les mêmes briefings, les mêmes argumentaires, les mêmes mots d’ordre, mais chacun les incarnait avec son style propre, créant une fausse diversité discursive. Les fermes à trolls modernes, boostées à l’IA générative, fonctionnent sur le même principe : coordination stratégique masquée par une apparente diversité des sources. Les comptes semblent indépendants, mais relaient des récits élaborées par une autorité centrale.
* La saturation informationnelle : la répétition systématique du message dans tous les espaces sociaux (cinémas, églises, écoles, syndicats, associations) créait un environnement informationnel clos où il devenait difficile d’échapper au discours dominant. Les chambres d’écho algorithmiques des réseaux sociaux amplifient aujourd’hui ce phénomène à une échelle inédite, mais le principe demeure : saturer l’espace cognitif pour rendre l’exposition au contre-discours improbable.
De l’analogique au numérique : la massification du modèle
Si les mécanismes psychologiques restent constants (exploitation de la confiance, appel émotionnel, simplification manichéenne, répétition) la révolution numérique a transformé l’échelle et la sophistication des opérations d’influence.
Là où le CPI nécessitait 75 000 volontaires pour atteindre des millions de personnes en 18 mois, les acteurs de la manipulation numérique actuelle peuvent générer des milliers de contenus quotidiens, ciblés démographiquement et psychographiquement, avec quelques dizaines d’opérateurs et une infrastructure technique relativement accessible. Become a member
L’automatisation, le micro-ciblage algorithmique et la persistance des contenus numériques démultiplient l’efficacité potentielle des dispositifs modernes. Mais cette densification technologique ne doit pas masquer la continuité des logiques opérationnelles fondamentales.
La question de l’efficacité ou “la mesure des effets”…
La question de l’efficacité réelle des Four Minute Men soulève un problème méthodologique que les évolutions numériques n’ont pas plus contribué à résoudre. Comment isoler l’impact d’un dispositif spécifique dans un écosystème informationnel saturé ?
George Creel, dans son ouvrage How We Advertised America (1920), attribue aux Four Minute Men un rôle décisif dans la mobilisation patriotique et le succès des quatre emprunts de guerre (Liberty Loans) qui ont levé 17 milliards de dollars. Ces affirmations triomphalistes ont longtemps façonné la perception historique du dispositif. Mais peut-on attendre du promoteur du concept qu’il en reconnaisse les limites ? Certains auteurs nuancent ce propos, notamment Stephen Vaughn (Holding Fast the Inner Lines: Democracy, Nationalism, and the Committee on Public Information (1980, University of North Carolina Press) et David Kennedy. Plusieurs problèmes analytiques se posent, en premier lieu l’impossibilité de mesurer ce qui se serait passé sans les Four Minute Men. En avril 1917, l’opinion publique américaine avait déjà largement basculé après le torpillage du Lusitania (1915) et la révélation du télégramme Zimmermann. D’autres facteurs étaient simultanément à l’œuvre : une presse écrite largement acquise à l’effort de guerre, les affiches iconiques de James Montgomery Flagg, les films de propagande, la censure via l’Espionage Act.
Autre facteur à prendre en compte, l’effet de redondance : les auditeurs des Four Minute Men étaient simultanément exposés à tous ces autres vecteurs de propagande. L’impact marginal spécifique du dispositif oral est donc extrêmement difficile à isoler. A cela s’ajoute la question des “métriques”, comme pour les réseaux sociaux, une vue, un like ne signifie pas que vous avez convaincu. De même “314 millions d’auditeurs” ne signifie autant de ralliement à la cause car l’exposition ne préjuge en rien de l’adhésion réelle.
Quelques indices suggèrent néanmoins une certaine efficacité : la réplication du modèle dans d’autres contextes (campagnes de santé publique, promotion du New Deal), les témoignages d’époque mentionnant l’impact émotionnel de ces discours, la surperformance relative des Liberty Loans qui ont le plus bénéficié de leur activité. Mais ces éléments demeurent fragmentaires et ne permettent pas de quantification rigoureuse.
La véritable efficacité : la spirale du silence
La conclusion la plus probable est que les Four Minute Men ont eu un effet cumulatif et d’amplification dans un contexte où de multiples vecteurs convergaient. Leur principal succès fut peut-être moins de convaincre les indécis que de créer un environnement social où l’expression d’opinions dissidentes devenait coûteuse.
Cette fonction de normalisation du discours dominant, ce que les chercheurs contemporains appellent l’effet de “spirale du silence” (Elisabeth Noelle-Neumann, 1974), est possiblement leur héritage le plus durable. En saturant l’espace public d’un message uniforme porté par des voix familières et respectées, le dispositif ne cherchait pas tant à changer les opinions qu’à rendre leur expression publique socialement inacceptable.
C’est précisément cette logique que l’on retrouve dans les opérations d’influence modernes : créer une perception de consensus majoritaire, même artificielle, pour marginaliser et décourager l’expression de positions alternatives et ainsi ouvrir en grand la “fenêtre d’Overton”.
En guise de conclusion
L’histoire des Four Minute Men nous rappelle d’abord que la manipulation informationnelle n’est pas née avec Internet, ni même avec les technologies de communication de masse du XXe siècle. Elle est consubstantielle aux structures de pouvoir et à la nécessité de mobiliser pour l’adhésion collective.
Elle nous enseigne surtout que l’efficacité de ces opérations repose moins sur la sophistication technologique que sur l’exploitation de biais cognitifs universels et de structures sociales de confiance. Les algorithmes, les bots et les deepfakes ne sont que les véhicules contemporains de mécanismes persuasifs beaucoup plus anciens.
Face aux opérations d’influence modernes, l’analyse ne doit donc pas se focaliser exclusivement sur les dimensions techniques mais interroger les mécanismes sociaux et psychologiques qui rendent ces campagnes efficaces à l’image de ceux que George Creel avait identifiés et instrumentalisés il y a plus d’un siècle.
Comprendre cette généalogie est essentiel pour développer des contre-mesures qui dépassent la simple réponse technique et s’attaquent aux vulnérabilités cognitives et sociales que ces dispositifs exploitent, quelle que soit leur forme technologique. Le changement d’échelle et de vitesse ne doit pas masquer la continuité des logiques opérationnelles fondamentales.
(mise en forme et édition assistée par IA)